Mes petites histoires...

Voici la nouvelle qui m'a valu la chance d'être sélectionnée parmi les 89 participants au concours "Une île des auteurs". Elle est éditée dans un recueil avec 11 autres. Je suis arrivée 10ème. Le thème en était mon caillou, c'est à dire 'L'ile d'Yeu. Je la partage donc ici avec vous et je vous souhaite une belle balade avec Sarah... 
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« Les cheveux de Sarah »


Je la suivais tout le temps Sarah.
Je m’imprégnais du délicat parfum que sa chevelure ébrouait devant moi. Elle me disait que c’était son shampoing aux amandes qui exhalait ainsi.
Alors que l’hirsute crinière salée et iodée de papa  poissait ma joue lorsqu’il m’embrassait en revenant de la pêche, que les cheveux de maman et de ma petite sœur Suzy, lourds et fins, s’enfuyaient d’entre mes mains, ceux de Sarah, à l’inverse, étaient souples, vaporeux, légers, toujours emberlificotés et s’accrochaient à mes doigts. Il m’arrivait d’entortiller une de ses mèches autour de mon index et quand je la lâchais, elle s’esquivait en un ressort facétieux qui rebondissait en taquinant le creux de ma paume. 

Je l’accompagnais depuis notre plus tendre enfance, ma petite voisine Sarah. Je ne pouvais pas faire autrement. Je ne pouvais pas vivre sans elle. C’était mon rayon de soleil, la prunelle de mes yeux.
Mes pas emboitaient les siens lorsque nous partions pour de longues balades. Nous sillonnions les chemins de douaniers bordant la côte ou nous nous enfoncions  dans la lande de genêts. A chaque fois, ces balades improvisées devenaient sources de péripéties et de rencontres insolites et inattendues. Assis sur le dolmen des « p’tits Fradet », à la pointe de la Gournaise, Sarah n’avait pas son pareil pour inventer des histoires de farfadets malicieux, de pirates héroïques, de naufrageurs embusqués, de souverains terrifiants  assoiffés de sang ou de princesses séquestrées. Elle me racontait les légendes de fantômes errant par les nuits sans lune cherchant à regagner leur navire abîmé dans les écueils des grands champs ou celle de Gilles de Rais, seigneur du Vieux Château, qui, selon elle, enlevait les enfants et les égorgeait pour transformer leur sang en or. Je ne connaissais personne qui sache me faire frissonner autant qu’elle. 

Sarah était mon amie, ma sœur de cœur, ma confidente et  l’évasion nourrissant  mon imagination. Avec elle je voyageais, je rêvais, je m’évadais. Avec elle je vivais ! 

Quand les vents portaient, j’entendais la cloche de l’église annonçant dix-sept heures.   Je guettais le bruit des pas aériens de Sarah dans l’allée de notre courette. La journée allait enfin commencer. Avec  fébrilité, j’attendais que sa main se faufile dans la mienne.
Elle toquait deux coups rapprochés suivi d’un espacé pour me prévenir de son arrivée : c’était notre code secret.  Elle nous préparait un chocolat chaud et du pain grillé qu’elle recouvrait de beurre salé. Je me régalais autant du goût de ces tartines que du craquement gourmand des dents de mon amie les grignotant.
Bouche bée, je l’écoutais me relater les diverses péripéties de sa journée. Elle sentait la craie, la colle blanche et l’encre du stylo qui avait débordé sur ses doigts. Je devais me faire violence pour ne pas enfouir mon nez au creux de son cou et m’enivrer de toutes ses fragrances. Je l’aimais tant, Sarah. Je l’aimais avec toute la fougue et l’impétuosité d’un adolescent.
Elle ne pouvait rien me cacher de ses promenades en solitaire. Elle le savait d’ailleurs. J’avais ce sens inné.
« Tu pourrais être comme ‘’Le Grenouille du Parfum’’ plus tard »  m’affirmait-elle. Elle avait, à ma demande insistante, lu et relu ce roman et j’en ressortais à chaque fois chamboulé.
Un phrase obsédante me tenaillait les entrailles : « Qui maîtrisait les odeurs maîtrisait le cœur des hommes ». J’étais beaucoup moins ambitieux que le héros, seul le cœur de Sarah me comblerait.
Mon vocabulaire était si succinct pour décrire toutes les odeurs que je rencontrais. Je devinais, en effet avec aisance, le trajet qu’elle avait emprunté pour revenir du collège. Ses cheveux fleuraient  l’iode et le sel ?  C’est qu’elle était revenue en faisant un détour par le port afin de vérifier que le chalutier de nos pères y était amarré. Si le navire n’était pas à quai, elle longeait la côte jusqu’à la plage des Roses pour consulter l’état de la mer et tenter de repérer le bateau dans les brisants.
Les jours de tempête, quand le vent sifflait très fort et qu’il s’immisçait en mugissant sous le seuil de la lourde porte du couloir, Sarah s’enfonçait dans l’obscure forêt de chênes de  la citadelle. Ces jours-là, les senteurs de cep à peau de velours, d'humus, de terre, de mousse et de feuilles séchées s’entremêlaient dans  la chevelure de Sarah.

Puis, imperceptiblement, apparurent  ces tristes soirs. Ceux où elle m’oubliait. Ces fins de journées déroutantes où je me surprenais à fugitivement la détester. La comtoise du salon égrenait ses secondes inexorablement. Je scrutais le moindre bruit. Je mettais soudain en doute les performances de mes sens, les suspectant de me trahir. Les battements de mon cœur s’accéléraient. J’avais comme l’impression de ne plus pouvoir respirer. Ma vie était en suspens.
Sans heurter à la porte, elle arrivait, annoncée par une démarche hésitante et coupable. Sa tignasse empestait la sueur, le tabac et un relent âcre indéfinissable. Elle allait elle aussi vers ses quinze ans et tous les interdits qui riment avec crise d’identité. A la maison des jeunes, elle retrouvait une bande de petits frimeurs pour jouer au baby foot. Ces soirs là, il n’y avait pas de balade, c’étaient mes jours sombres et indéfinissables.
Selon l’humeur qui l’habitait, elle s’attardait un moment. Je me taisais, ne manifestant d’aucune façon mon agacement. J’avais trop peur de la perdre. Je la soupçonnais de le deviner et d’inconsciemment en jouer.
La fermeture à glissière de son sac à dos déchirait le silence. Elle en extirpait mon roman favori qu’elle déposait gauchement sur la table et se lançait dans la lecture de passages que j’affectionnais tout particulièrement. Elle disait qu’elle voulait être écrivain plus tard ou bien conteuse. Alors elle exerçait sur moi ses talents. Ses récits  parfois ne m’enchantaient guère mais, avide que j’étais du son de sa voix fascinante et envoûtante, j’écoutais sans mot dire. A défaut de promenade, je me laissais cheminer à ses flâneries littéraires.
En fait, je ne vivais que dans l’attente de Sarah. Seul, je n’osais pas m’aventurer.

Ce que j’adorais par-dessus tout c’était l’été avec Sarah.
Elle n’avait plus cours et hormis les menus services qu’elle rendait chez elle, elle était libre comme l’air.
Durant ces deux mois, mes angoisses s’évanouissaient comme par enchantement. De bon matin,  sur des charbons ardents,  j’épiais le moindre crissement de gravier. L’allure des pas de Sarah,  je l’aurais distinguée parmi des milliers. En rien comparable à celles du facteur pesante et encombrée ou de la boulangère, parfumée, croustillante et fanfaronnante.
Sacs à dos sur les épaules et remorque attelée à la bicyclette, nous nous évadions pour la journée. Le plus souvent, entre pique-nique, jeux, bavardages et baignades le temps passait à une vitesse exaspérante. J’adore l’eau, j’apprécie cette sensation de bien-être, de légèreté et de liberté qu’elle me procure, comme si plus rien ne pouvait m’atteindre. Sur cette grande plage de sable tendre de Ker Châlon,  je suis libre. Je me laisse porter par le courant sans la moindre appréhension... Et puis Sarah veillait.
Fourbus de rires, de bains ainsi que de parties de colin-maillard dans lesquelles j’excellais et que j’affectionnais tout particulièrement car ce jeu me permettait de toucher mon amie sans aucune ambiguïté,  nous nous écroulions sur nos serviettes pour nous réchauffer sous les mordants rayons de juillet tout en  grignotant les savoureux sandwiches que mon amie  nous avait concoctés. Repus, il nous arrivait de somnoler. Son minuscule « deux pièces » me laissait savourer la délicatesse de sa peau contre la mienne. Profitant de son assoupissement pour me rapprocher d’elle, je m’étourdissais de son odeur, me hasardant quelques fois, quand je devinais à sa respiration régulière qu’elle était endormie, à déposer un baiser volé sur son épaule douce. Mes lèvres avaient alors sur elles ce goût de sel, d’ambre solaire et de tiédeur dont le bout de ma langue se délectait sans empressement.

Les jours grisonnants, si les vents étaient favorables,  elle empruntait  le frêle dériveur de son frère, ancré à la baie de la Pipe. Elle en maîtrisait à la perfection la légèreté et la vivacité. Elle passait de bâbord à tribord avec agilité. Ses boucles espiègles me frôlaient à chacun de ses passages, me chatouillant le nez et me faisant éternuer. Et Sarah riait aux éclats ! La caresse de la brise estivale et les vagues s’écrasant sur la coque du navire en gerbes éclaboussantes, me grisaient. Mille millions de mille sabords, tel que le clamait un certain capitaine des aventures préférées de Sarah, que j’adorais ça ! J’étais heureux !

Mais ce fichu septembre est arrivé !
Je l’ai abhorré et le maudis encore ce mois de malheur !
Sarah entrait au lycée et comme nous vivons sur une île, elle devenait interne et s’éclipserait pour la semaine. Elle ne reviendrait plus que les week-ends et m’avait déjà averti qu’elle serait souvent débordée par ses devoirs.
Je lui en voulais tant de n’avoir pas redoublé.
Je lui en voulais tant de m’abandonner ainsi.
Je pressentais qu’elle allait changer, que sur le continent, ainsi qu’on nomme l’autre côté de l’océan, elle serait tentée de rester.
Je l’ai compris ce samedi-là, juste avant Noël.

Depuis la rentrée, Je m’étais résigné à ne l’entrevoir que furtivement quelques heures les samedis et dimanches. Pendant les vacances de la Toussaint,  elle avait conservé le rituel de nos balades en duo. J’avais égoïstement, mais vainement, espéré qu’elle mette un terme à ses ambitions qui l’éloignaient de moi.

Avant, c’était avec Sarah que, me piquant le bout des doigts, j’accrochais les guirlandes et les étoiles dans le sapin. Avant, c’était aussi avec elle qu’on préparait le réveillon et que nos mains se mélangeaient et malaxaient la farce collante et odorante de la dinde. Depuis son départ, je vivais dans une tristesse inénarrable, enfermé et m’accommodant du silence. 

Ce fameux samedi, la tempête grondait et agitait les branches tentaculaires du cupressus gémissant sous l’assaut de rafales répétées. Le vent froid de nord-est s’est engouffré dans l’entrée en même temps que Sarah. Quand elle a surgit dans ma chambre que je ne quittais désormais plus, je n’ai pas reconnu les effluves habituels de ses mèches affolées. Je ne les ai d’ailleurs pas senties m’effleurer quand elle s’est penchée pour déposer un baiser sur ma joue, pas plus que je n’ai inhalé cette douce saveur d’amande.

Stupéfié,  j’ai suspecté que Sarah avait coupé ses cheveux.

J’ai posé mes mains sur sa tête souhaitant y rencontrer un bonnet camouflant des frisettes rebelles. J’avais vu juste, elle les avait taillés en brosse, comme la mode le voulait,  m’expliqua-t-elle. 
Les bouclettes parfumées s’étaient volatilisées. Délicatement, mes doigts ont effleuré sa frimousse tant de fois parcourue. Elle m’a laissé faire. J’en ai dessiné les contours. La pulpe de mon pouce droit a essuyé une larme sur sa joue fraîche. Était-elle due à une bourrasque cinglante qui lui avait piqué les yeux ou à la tristesse qui creusait ses traits ?
Ce jour-là, je sus que nos enfances basculaient vers l’inconnu. Malgré le chagrin que je discernais au travers de ses mots, je réalisais  qu’elle ne renoncerait pas.
Sa voix se voulait assurée et consolante, mais je sentais bien qu’elle tremblait. J’en connaissais trop le timbre pour savoir que celui d’aujourd’hui était inhabituel, un peu comme emprunté.
«  Je pars en Angleterre chez ma tante Emma pour le nouvel an, m’a-t-elle annoncé,  et probablement que j’y retournerai aux vacances de février ainsi qu’à celles du printemps ».
Elle souhaitait perfectionner son anglais car elle avait changé d’idée. Sarah ne serait plus conteuse mais journaliste reporter.

La vie l’empoignait.
La solitude m’engloutissait.
« Il fallait que je comprenne, me dit-elle. Il fallait que j’accepte de me lancer…Que tout était possible… Que je pouvais y arriver…
Que j’adopte ce chien que mes parents me proposaient depuis si longtemps et que j’avais toujours refusé de craindre de la perdre. Certes, elle était consciente qu’il ne la remplacerait pas, cependant, au-delà de la compagnie, de la complicité et surtout de l’aide qu’il m’offrirait, il deviendrait mes yeux et me permettrait de retrouver ces chemins escarpés qu’elle et moi avions si souvent arpentés. »
J’avais toujours était récalcitrant à l’idée d’apprendre le braille, me satisfaisant des cours d’enseignement général que maman me dispensait et refusant catégoriquement d’intégrer un quelconque établissement lié à mon handicap. J’avais délibérément repoussé  tout ce qui était susceptible de m’éloigner de mon amie. Je devais me rendre à l’évidence que personne n’était dupe de ma mauvaise volonté et encore moins Sarah. 

Cette nuit-là fut tourmentée, tant par le temps exécrable et ses bourrasques effroyables que par les idées ténébreuses qui se bousculèrent dans mon esprit.
L’aube m’accueillit non pas résigné mais conforté dans mes conclusions insomniaques. Il me fallait à présent  larguer les amarres, franchir le cap et ne compter que sur moi. Accepter que  Sarah s’éloigne pour un jour mieux la retrouver.
J’allais, moi aussi, partir de l’autre côté dans une école spécialisée.
Un jour, c’était  certain, je créerai un parfum à l’image de Sarah et  ce serait encore moi qui confierais à un recueil ces contes et légendes que mon amie avait inventés pour moi.
Un jour,  je l’épaterai, Sarah !
Un jour,  ses cheveux repousseraient.
Un  jour, Sarah me reviendrait et ce jour-là, je serais prêt à la suivre  sans qu’elle n’ait besoin de me tenir la main. Un jour, peut être, ce serait elle qui embrasserait mes pas.
 


Monique Barault ©
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